Lucien REBATET – Longue et tragique lettre de prison à son épouse. 1949.
« J’ai le droit d’estimer aussi que je paie pour mon goût de la vérité. »
6.000€
« J’ai le droit d’estimer aussi que je paie pour mon goût de la vérité. »
6.000€
Lucien REBATET (1903.1972)
Lettre autographe signée à son épouse Véronique.
Six pages in-4° sur papier administratif de la prison de Clairvaux.
Avec les n° d’écrou (1724) et d’atelier (Tnos III).
Maison Centrale de Clairvaux. 1er et 2 janvier 1949.
« J’ai le droit d’estimer aussi que je paie pour mon goût de la vérité. »
Accablé par le désespoir de l’emprisonnement et des heures perdues, l’auteur des Décombres rédige une longue et dense lettre, aux accents pathétiques, à son épouse.
Regrettant le “lâchage” de Louis-Ferdinand Céline à son encontre, Rebatet défend obtusément ses agissements antisémites passés au nom de ce qu’il considère comme l’honneur et la vérité. Sans espoir ni avenir, mort pour la société et la littérature, l’auteur-prisonnier s’enfonce inexorablement dans les tréfonds d’une vie sans sens dont les journées sont seulement sauvées, parfois, par la lecture des chefs-d’œuvre de Dostoïevski.
Initialement condamné à mort puis gracié, en 1947, par Vincent Auriol et condamné aux travaux forcés à perpétuité, Rebatet sera enfermé à la prison de Clairvaux jusqu’en juillet 1952.
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« Ma chère petite Véronique, Puisque je ne t’ai malheureusement pas vue aujourd’hui, je t’envoie donc ces lignes la « multi ani ». C’est avant tout pour la tradition ! Mais réellement, je souhaite de tout mon cœur que tu continues cette année à être en bonne santé, et que tu puisses avoir un peu plus d’argent devant toi (ça ne doit tout de même pas être impossible).
Pour les autres vœux, hélas ! j’y suis trop directement impliqué. Entre condamnés à perpète, nous ne nous souhaitons rien. Et toi, tu es aussi un peu condamnée à perpète, pour le veuvage, les ennuis, les coups de téléphone inutiles, les parloirs derrière la grille, toutes les plaisanteries qui sont l’ordinaire de ta vie depuis plus de trois ans et demi.
J’ai eu hier soir seulement ta lettre de lundi, ta réponse à mes lettres de dimanche dernier ne m’est pas encore parvenue, il y a un énorme retard dans le courrier. Tu me dis bien si gentiment les paroles traditionnelles. Mais en vérité, je n’attends plus rien d’une année nouvelle. Il n’y a pas moyen, les dernières bribes d’espérance ont disparu. On ne peut pas vivre indéfiniment sur des espérances qui demeurent toujours aussi vagues, inconsistantes. Il faut se ratatiner dans la résignation ; ce n’est guère dans ma nature, tu ne l’ignores pas, c’est la pente de l’abrutissement, mais il n’y a rien d’autre à faire.
Guère besoin de te dire que, sans ta visite, cette journée du 1er janvier a été des plus lugubres, si vide, si désœuvrée, sous la pluie ou dans le boucan et la fumée. Tu m’as demandé de me faire une raison, en ne te voyant pas aujourd’hui. J’y suis bien obligé. Mais ce sont les déceptions qui s’ajoutent les unes aux autres. Il n’y a que ça, l’ennui, le temps à jamais perdu qui s’écoule avec une inexorable insipidité. Cela, petit à petit, vous mène, vous vieillit, vous écrase. Et il est fatal qu’il en soit ainsi. Les secours moraux que je reçois sont trop rares. Je ne te le reproche pas, tu fais tout ce que tu peux, mais tu es toi-même trop peu soutenue.
Sans que rien y fut changé administrativement, ma situation, même à Clairvaux, pourrait être moins désolante, si j’avais une famille et des amis qui prissent à leur charge une partie des colis, ce qui te permettrait de venir me voir par exemple deux fois par mois, si l’on m’expédiait de temps en temps des revues, des livres qui me rattacheraient un peu à ce qui fut ma vie, de consacrer quelques études au moins une partie de ce temps effroyablement gâché.
Tu m’as remarquablement démontré que, pratiquement, personne ne se soucie de moi, que ma dette de gratitude sera fort légère ! Tu as incriminé la qualité de mes amitiés. Je veux bien que ce soit en bonne partie exact. Tu m’as surtout reproché, en somme, de ne pas avoir assez cultivé les gens “arrivés”. Mais c’est là faire le procès de mon caractère, de ma “morale” et de ma politique. Je prends le cas de R[ené] Clair par ex. Il me témoigna de l’estime, de la bienveillance, parce que je parlais convenablement de ce qu’il faisait, que je le soutenais assez utilement. Mais il y avait antinomie trop foncière de nos natures, de nos conceptions, pour que je puisse espérer véritablement son amitié. Très franchement, qu’aurais-tu pensé de moi, si j’avais été comme celui-là, en 1940, du petit clan qui fuyait son pays malheureux, avec des dames nées dans des familles de rabbins ou de diamantaires ?
Pour être vraiment avec certaines gens, il fallait bâtir sa vie sur un cynisme, une cupidité que nous pouvons envier, admirer même, qui sont peut-être les seules recettes du bonheur, mais dont nous ne sommes ni toi, ni moi capables. Depuis que j’ai atteint l’âge d’homme, j’ai toujours sacrifié l’argent, les places, le confort, les relations flatteuses à l’ambition de laisser sur mon temps quelques pages véridiques, et qui puissent donc être relues dans une soixantaine d’années. Il me semble du reste que c’est pour cela que tu t’es attachée à moi (car ce ne sont ni mes charmes ni mes agréments que je pourrais invoquer, n’est-ce pas ?)
Je t’accorde volontiers que j’ai été plus naïf qu’il n’est permis, je m’en expliquerai du reste un jour publiquement si je ne crève pas ici. Mais j’ai le droit d’estimer aussi que je paie pour mon goût de la vérité, un prix vraiment exorbitant, puisqu’il ne s’agit même pas de ma liberté, de mes plaisirs, mais de ma santé, de mon talent qui chaque jour deviennent plus cruellement compromis. C’est cela que tout le monde a oublié. Je l’avais d’ailleurs prévu, je te l’avais écrit, je n’en suis pas surpris. Mais je ne peux te cacher que cette indifférence contribue beaucoup à assombrir ma vie, à briser les forces qui me restaient.
Tu éprouves sans doute quelque satisfaction à voir que tu avais pensé juste quant au docteur [Louis Ferdinand Céline], puisqu’il m’a finalement laissé tomber. Je ne fais certes pas un drame de ce lâchage, j’en prends mon parti assez philosophiquement (j’ai les épaules si chargées et j’en ai tellement pris l’habitude !). Tu dois cependant bien comprendre que c’est pour moi encore une petite tristesse, que si le docteur était resté fidèle, ce serait dans ma vie si nulle et si gris un petit élément positif.
Pendant plus de deux ans, les lettres du Docteur avaient été pour moi un excitant intellectuel non négligeable (ce n’est pas ma faute si je suis un intellectuel). Le docteur s’est lassé. C’est clair, pour tout le monde je suis rayé des papiers, fini, au fond de mon trou et ça devient d’ailleurs de plus en plus exact.
Tu conviendras que c’est une sensation fort désespérante, et qui ne compense pas la petite satisfaction de se dire quelque fois : “Je les emm…”. Je ne comprends pas ce que tu veux me dire, en m’écrivant lundi dernier “dans six mois maximum”. J’imagine que c’est une petite parole de réconfort que tu as voulu me glisser pour le Nouvel-An, comme une douceur dans un colis. Mais en toute sincérité, ma chérie, c’est inutile. Parce que ça ne peut plus “prendre” (Mets-toi à ma place !). Si ça “prenait”, ça serait fort regrettable car mon imagination risquerait de se mettre en branle, pour faire, en définitive, un nouveau saut, un peu plus bas dans le trou.
Je veux bien espérer que tes démarches actuelles ne seront pas vaines, que tu parviendras à quelque petit résultat. Mais si petit selon les prévisions les plus favorables ! Que veux-tu ! Je constate que s’accumulent d’une façon de plus en plus impressionnante les témoignages écrits, les preuves judiciaires, diplomatiques, financières, etc. de l’injustice dont nous sommes les victimes, moi et un certain nombre d’autres.
Mais par quoi se traduit, pratiquement, ce vigoureux concert ? par zéro. J’attends toujours l’éminent juriste, le conférencier, l’avocat qui savent si bien démontrer que j’ai servi et suivi un gouvernement légal, que le jugement qui m’a frappé est nul en vrai droit, mais qui viendra te dire aussi : “Madame, votre mari est une de ces victimes. Que puis-je faire pour alléger son sort ?”. Historiquement parlant, ma situation devient invraisemblable ; juridiquement aussi (après tant de verdicts que tu connais comme moi, tant de libérations, etc. etc.). Mais c’est une invraisemblance qui dure. Et pendant ce temps, je m’en vais par petits morceaux, avec ce qui me reste d’avenir…
Ma Minette chérie, ce que tu m’as écrit lundi sur ta situation à toi me serre le cœur. Que tu ne puisses même plus acquérir pour toi l’indispensable, que tu sois de plus en plus réduite à cette existence de pauvresse. Et dire que si j’étais dehors, en 15 jours, je pourrais changer ça du tout au tout ! Je suis très tourmenté à ton sujet. Où cela va-t-il te conduire ? Sérieusement, qu’espères-tu ? J’ai peur que tu ne vives sur des illusions […] Tu ne pourras plus tenir longtemps ainsi. Il doit tout de même y avoir des remèdes. Comme je voudrais qu’après avoir obtenu dans tes démarches actuelles un résultat positif ou négatif, tu puisses enfin, pendant quelques mois, t’occuper de toi, uniquement.
Je consacre quelques lignes à un sujet moins attristant. J’ai vu sur un illustré qu’il y a en ce moment, au Petit Palais je crois, une exposition des plus beaux tableaux de la Pinacothèque de Munich comme de ceux de Vienne l’année dernière. Je te demande instamment de t’informer tout de suite sur la durée de cette exposition, qui doit être ouverte depuis quelque temps déjà, et d’y consacrer deux ou trois heures le plus vite possible. La Pinacothèque était un des plus beaux musées du monde. Je l’ai vue longuement dans l’hiver 37, pendant que tu étais à l’Hôtel du Mont-Blanc. Tu n’auras peut-être jamais l’occasion de revoir ces tableaux. Je veux que tu en aies comme moi le souvenir, que nous puissions en parler ensemble quelque jour. Je te recommande surtout les Rubens, la plus belle collection existante, La Bataille des amazones, L’enlèvement des fils de Leucippe, Le Jugement des innocents […]
Après avoir détaillé par le menu les trésors de la Pinacothèque exposés à Paris, les Rembrandt, Dürer et Cranach « d’un goût très boche, mais si rempli de fantaisie », mais aussi des toiles de Tintoret, Tiepolo, Goya, Greco, Botticelli, les primitifs flamands, etc. « Ma mémoire picturale est encore assez bonne », Rebatet termine la première partie de cette lettre initiée le 1er janvier :
« Je t’écrirai demain matin […] Bonsoir, ma chère Minette, je t’embrasse. A demain. Lucien. »
Ma chère petite Véronique, Je continue ma lettre d’hier soir. Je prendrai scrupuleusement un remède pour la tension, si tu m’en envoies un sur ordonnance de Chaucharol. Mais dis-toi bien qu’il est à peu près inutile de s’occuper de ma santé du moment que mes conditions de vie ne peuvent pas être changées, et que je ne puis me faire réparer les dents. Le malheureux plombage que je me suis fait mettre l’année dernière est en train de foutre le camp. J’ai sourdement mal aux dents deux jours sur trois. Rien n’est plus déprimant. Tu t’étonnes quelquefois que je ne te dise jamais rien sur ma vie quotidienne. C’est qu’elle est indicible dans les circonstances actuelles en tout cas. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’en gros, de 7h du matin à 7h du soir, il m’est impossible de faire quoi que ce soit. Bien souvent, je finis par me tasser dans mon coin, en somnolant vaille que vaille, parce que c’est encore la meilleure solution. Ce qu’il y a d’embêtant, c’est que dans ces cas-là, je n’arrive plus à dormir la nuit.
Tu dois être fatiguée d’entendre ma geinte et je suis moi-même fatigué de la pousser. Mais j’ai si peu de sujet de conversation ! Je finis par penser qu’il serait plus digne de fermer ma gueule, même avec toi. Comme je ne l’ai déjà dit, le seul agrément de mon existence, ces dernier temps, a été la lecture de Dostoïevski, Crime et Châtiment et Karamazov. J’ai constaté combien une grande lecture, je veux dire celle d’un grand livre, peut contribuer à me détacher de mon triste “milieu”, m’aider à le surmonter. Mais cela accroît mon ressentiment contre les indifférents qui pourraient alléger de moitié mon sort s’ils me ravitaillaient un peu en nourriture intellectuelle.
J’aurais énormément aimé, cet hiver, pousser au moins à fond la recherche de Dostoïevski, que je n’ai pas faite depuis plus de vingt ans, et pour laquelle je suis dans des dispositions remarquables de réceptivité. N’y aurait-il pas moyen d’obtenir d’un donateur généreux L’Idiot et Les Possédés, dans l’édition de la N.R.F, la seule complète et bonne, ainsi que la biographie française la meilleure de Dostoïevski […]
J’avais laissé quelques lignes dans cette page, en espérant avoir ta réponse à mes lettres de dimanche, mais le courrier est distribué à l’instant et il n’y a rien pour moi. J’aurais été réellement gâté pour les “fêtes”. Je sais que ce n’est pas ta faute, il y a embouteillage de lettres. Encore heureux que tu m’ais écrit un petit mot lundi, sans attendre mes lettres, sinon j’aurais passé toute la semaine sans aucune nouvelle ? Je compte certainement parmi ceux qui reçoivent le moins de courrier. Je t’en prie, ne manque pas de m’envoyer toujours deux petits mots par semaine […]
Tâche de venir me voir un de ces dimanches. Ce n’est pas tant que je sois impatient d’avoir des précisions sur tes démarches, mais je voudrais te voir, toi. Essaye de te chauffer, soigne-toi, ne fais pas d’imprudences. Nous devenons de plus en plus malheureux l’un et l’autre. Jusqu’où ça va-t-il aller ? […]
Réponds vite à ces lettres, que nous puissions rétablir une correspondance normale. Ne manque pas d’aller à l’exposition de la Pinacothèque. Je t’aime de tout mon cœur, ma chère Minette, mais nos épaules à tous deux sont vraiment trop chargées. Je ne vis plus, je me traîne. Je t’embrasse longuement, mais tristement. Lucien. »
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En 1942, Lucien Rebatet publie Les Décombres, pinacle pamphlétaire de l’abjection antisémite. Critique, écrivain, journaliste, ses lignes transpirent, aux heures de Vichy, une haine furieuse des juifs les accusant de la débâcle nationale de 1940.
Tandis que l’Allemagne nazie s’écroule, Rebatet fuit en Allemagne et se rejoint Sigmaringen en compagnie d’autres collaborateurs et exilés, notamment Louis-Ferdinand Céline. Il est arrêté en Autriche le 8 mai 1945, jour même de l’armistice, et jugé le 18 novembre 1946. Rebatet est condamné à mort.
Grâce à une pétition d’écrivains comprenant notamment les noms de Camus, Mauriac, Paulhan, Bernanos, Aymé et Anouilh, Rebatet gracié le 12 avril 1947 par le président Vincent Auriol. Sa condamnation à mort est commuée en peine de travaux forcés à perpétuité.
Il achève en prison un roman commencé à Sigmaringen, Les Deux Étendards, publié par Gallimard en 1952 grâce au soutien de Jean Paulhan. Cette œuvre reste considérée comme un chef-d’œuvre par de nombreux lecteurs et critiques. François Mitterrand aurait dit à ce sujet : « Il y a deux sortes d’hommes : ceux qui ont lu Les Deux Étendards, et les autres. »
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